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Atteintes à sa vie - création 2005

Atteintes à sa vie de Martin Crimp

 

 

©Régis Nardoux

Mise en scène : Pascale Siméon

Interprétation : Xavier Guittet, Anne Le Ny,  Alain Payen, Françoise Pinkwasser, Judith Siboni, Claudia Tagbo

Scénographie et collaboration artistique : Hervé Chantepie

Travail chorégraphique et assistanat à la mise en scène : Soleil Koster

Lumières : Julia Grand

Musique : Pushy !

Vidéo : Christophe Restiau

Costumes : Nathalie Charbaut

Régie : Alain Ollivier

 

Traduction : Christophe Pellet

Avec la collaboration de Michelle Pellet

Editeur et agent théâtral du texte : L’Arche Editeur

 

La pièce

 

Autour d’un prénom : Anne, Martin Crimp construit 17 scénarios dont la suite improbable devient une pièce. En prenant comme argument un prénom décliné dans différentes langues, nous partons sur les traces d’une femme que nous ne parviendrons pas à saisir. De fictions en romances, jamais le spectateur ne verra se profiler une réalité précise. « Anne »  s’échappera toujours, elle sera sans cesse « la fille d’à côté », celle dont tout un chacun a entendu parler et que nul n’a vu.

17 moments et 17 Anne(s)... Martin Crimp ne se propose pas de nous faire rêver à une histoire mais à l’acte même de la création. Nous voici spectateur emporté par un flot de possibles. Pourrons-nous dire que celle-ci sera celle-là ? Anne aura le visage que nous choisissons de lui donner. Pourquoi choisir ? Sans doute Anne a-t-elle existé. Offerte en personnage à l’auteur, elle ne sera qu’une suite de faits et de récits multiples, pâte tendre dont la forme se remodèle sans cesse.

 

©Régis Nardoux

 

Théâtre et images

 

La pièce de Martin Crimp propose une réflexion sur l’identité, mais surtout sur le traitement de l’identité. Un grand nombre d’œuvres cinématographiques et théâtrales font appel au réel. C’est l’embryon, le mot, le fait qui donnera lieu aux développements pour aboutir à une histoire. Il peut s’agir d’un fait divers, d’une profession de foi d’un assassin, ou d’un élément de vie demeuré énigmatique, appartenant à l’auteur ou à un quidam. De tout temps, de Lucrèce Borgia à Roberto Zucco, l’écrivain ne compose qu’à partir d’un matériau humain, fantasmé et sublimé. Le critique s’est sans cesse interrogé sur ces faits embryonnaires : d’où viennent-ils ? A qui appartiennent-ils ? On fouille, on cherche avidement dans les biographies intimes, mais la question demeure : où se trouve « la matière première » et qu’en reste-t-il ?

Le phénomène nouveau du XXème siècle : la consommation à tout prix, a donné naissance au règne des scénaristes engagés en vue de la rédaction d’un concept préétabli par les décideurs dont l’enjeu privilégie bien entendu le résultat financier à l’artistique. Il faut créer coûte que coûte des produits audiovisuels : les yeux dévorants des spectateurs n’en auraient jamais assez, à moins que ce ne soit le porte-monnaie des producteurs ! Hollywood l’a fait, l’Europe a suivi. Les auteurs doivent devenir les machines à écrire des scénarios. Et une communauté aux mœurs étranges voit le jour : les faiseurs d’histoires. Que celui qui vit hors norme s’avance, et moyennant finance, sa vie se fera romancée et se transformera  sur nos écrans pour le plus grand plaisir des petits et des grands.

 

©Régis Nardoux

 

En choisissant de traiter ce sujet, Martin Crimp ne se donne pas pour objectif de nous faire rêver sur l’angoisse de la feuille blanche. Il va bien plus loin. Dans Le Traitement, il réfléchit sur la place de l’être, ce désir d’être le centre de l’attention, sans doute pour s’extraire d’une vie douloureuse. Mais la confession, qui se devait exutoire et catharsis, sera exploitée sans vergogne et sans vigilance. Anne, le personnage pivot de cette pièce, subira une dépossession qui la fera chuter définitivement.

 

©Régis Nardoux

 

C’est après cette pièce que se situe Atteintes à sa vie. Martin Crimp explore de nouveau l’instant magique de la création, celui où se forment les embryons d’histoires, qui pourront ou non être développés dans un autre temps théâtral. Le sujet de la pièce est toujours Anne. Cette fois elle n’existera jamais que par la voix des autres, aucune « personnification ». Le texte débute par les voix des relations d’Anne, par leurs messages laissés sur un répondeur, enregistrement aussitôt effacé qui nous laissent une image floue et imprécise de cette femme. Viennent ensuite 16 scènes nommées scénarios. Un jeu insolite se joue alors sous nos yeux. Des acteurs (nombres et sexes indéterminés) s’emparent de ces messages et génèrent au gré de leur fantaisie des Annes multiples et dissemblables. Peu à peu nous ne savons plus nous-mêmes à quel temps de création nous sommes, sinon peut-être aux prémices des synopsis en tout genre : fiction, publicité, documentaires…

©Régis Nardoux

 

Jubilatoire et insensée, cette pièce nous fait vagabonder en plein cœur de notre temps et des démons qui nous dévorent : efficacité et rentabilité. L’art existe-t-il encore ? Ou, engloutis par les médias, nous sommes-nous aussi perdus sans conscience ? Comment appréhender le monde, penser sa violence et ses abus si nous sommes obligés de nous soumettre ? Resterons-nous maîtres de nos analyses, ou seront-elles calibrées par ce souci du rendement obligatoire ? L’audiovisuel peut-il être encore un art capable d’analyser les êtres et leurs folies ? Confrontées aux mondes des médias, quelles images de l’être intime nous parviennent ? Entre le réel et l’irréel, comment savoir où se trouve la parole juste ?

 

 

©Régis Nardoux

 

Choisir le théâtre comme lieu de réflexion sur l’image n’est pas anodin. Nous aussi rêvons de plus en plus aux nouvelles technologies comme évasion de l’imaginaire et nourriture de l’espace scénique. Et la parole est le premier vecteur de l’image puisque celle-ci ne s’échafaude que par les mots échangés. Juste lieu donc où nous pouvons faire et défaire ces possibles dans l’éphémère de la représentation. La multitude des scénarios proposés par l’auteur laisse le champ libre à l’imagination. Aux acteurs de s’en emparer et de se laisser dériver au gré de leurs émotions. La richesse époustouflante des situations proposées nous guidera fermement au cours de notre exploration. A nous de nous perdre dans ces dédales et de nous réinventer pour ne pas lasser le spectateur : l’invention et l’humour de Martin Crimp tiennent à distance tout danger de banalité et d’épuisement. A l’équipe de chercher le renouvellement, de créer des surprises…

Pascale Siméon

© 2017 Cécile Breuil